Après une campagne longue, le travail d’analyse des propositions des partis soutenant les candidats le plus en situation, voici l’heure du choix.
Nos trois candidats Bayrou, Royal et Sarkozy ne sont pas dans la même situation.
Nicolas Sarkozy, avec la prise en main de l’UMP, en rassemblant autour de lui une équipe qui a fait un travail énorme de programme législatif, donne l’impression d’être le plus prêt pour gouverner et entamer les réformes. François Bayrou, qui a fait de l’UDF le parti du candidat, s’appuie sur un programme humaniste bourré de bonnes intentions et pose, comme condition de réussite de son projet, l’indispensable coopération entre personnalités d’envergure appartenant aujourd’hui à des partis différents. Cette convergence possible et souhaitable n’est pas à ce jour construite. Ségolène Royal est la plus originale car, après avoir fait le hold-up de l’investiture au nez et à la barbe de son compagnon secrétaire du parti, doit tout à la fois ancrer ses fondamentaux sur le programme du PS, s’affranchir des caciques pour débattre, et renvoyer des propositions dans le dos de son cher et tendre à ses aficionados.
Ainsi chaque candidat ne bénéficie pas de la même colonne vertébrale pour mener campagne.
Ce que cela reflète en terme de maturité, d’appui et de préparation à gouverner peut être un critère de choix. Et pour ce critère, c’est Sarkozy qui l’emporte.
Nous avons passé du temps à examiner les programmes. Nous avons compris que bon nombre des mesures ne sont pas aussi automatiquement applicables qu’annoncé. Sans chercher bien loin, l’Europe, les régions et les départements, à qui bon nombre de compétences de l’Etat sont transférées peuvent être un accélérateur ou un frein. Ce qui compte, ce n’est pas le catalogue de mesures, c’est la philosophie qui inspire le projet. Celle de Nicolas Sarkozy est clairement à droite, sans complexe, optimiste, à l’image d’un républicain américain. Celle de Ségolène Royal porte une part de compassion, la recherche d’une justice cherchant à protéger les plus faibles, une obligation de moyens en faveur de plus d’égalité, proche de l’esprit d’une travailliste anglaise. Celle de François Bayrou est la plus généreuse, la plus idéaliste dans les mots, la plus confiante dans les hommes au-delà de leur appartenance à des ensembles idéologiques réducteurs, dans la peau d’un chrétien-démocrate allemand ou italien.
Pour ce critère, pour l’Idéal, ce sera Bayrou.
Enfin, il y a les hommes et les femmes. Ce qu’ils disent. Ce que nous croyons qu’ils sont. En décidant que le Président de la République serait élu au suffrage universel, De Gaulle n’imaginait pas ce qui précède aujourd’hui ce suffrage. Rappelons nous seulement que la motion de censure votée par le parlement lui fut opposée et qu’il dut, après dissolution de l’assemblée nationale, organiser le référendum (taxé de plébiscite), puis des élections législatives. Le projet d’une VIème République, que beaucoup ont appelé de leurs vœux, fait partie du débat. Mais la constitution organise désormais tous les cinq ans la rencontre d’une personne et du peuple français. Une question nous taraude :
Finalement, ces trois mousquetaires méritants sont-ils crédibles pour administrer bon an mal an la potion magique (au goût d’huile de foie de morue) dont la France a besoin ?
François Bayrou ne peut renier son appartenance à la famille de droite. Les ex-icônes de son parti (Simone Veil, Valéry Giscard d’Estaing) ont pris la poudre d’escampette en faveur de son rival préféré. C’est le prix à payer d’avoir infléchi l’UDF à sa seule ambition. Cela dit, sa vision est une vision d’avenir et pourrait définir une mouvance stable en France de Démocratie Sociale opposée aux Nationalistes Républicains. Il n’empêche que ses orientations (sauf sur l’Europe où il est de nos trois mousquetaires le plus fervent partisan) sont plutôt à droite. François Bayrou partage avec l’Ump le diagnostic du patient, mais considère que le moral des français est un facteur de guérison plus efficient que les médicaments. Il se distingue de Sarkozy moins par ce qu’il va faire, mais avec qui et comment il va le faire. Il y a plusieurs mois, j’avais écrit : ce qui comptera, c’est le style, c’est la manière. On y est. Quel style, quelle manière ? Même si elle est beaucoup moins préparée et ficelée que celle du camp Sarkozy, on sait que la politique de Bayrou est sur le fond proche de celle de l’UMP, avec quelques innovations. Sa singularité ne repose que sur le credo d’un rassemblement possible parce que nécessaire. La France politique est-elle mûre ?
Sur ce critère, Bayrou en ballottage !
Nicolas Sarkozy et ses compagnons représentent tout, sauf du neuf. Si leur expérience est un atout, leur responsabilité dans la situation actuelle pose problème. 1000 ou 1200 (ça dépend des jours) milliards d’euros de dette, c’est un bilan partagé avec la gauche, mais ce doit être un bilan assumé. L’échec du référendum européen (il est absurde de ne pas vouloir faire prendre aux Français leur responsabilité dans leur avenir) est un échec de la pédagogie politique, partagé, mais qui doit être assumé. Le constat de la HALDE (Haute autorité de lutte contre la discrimination et pour l’égalité) présidée par L Schweitzer, ancien PDG de Renault, met en évidence la discrimination en matière d’emploi liée à l’origine de celui qui cherche du travail. Un autre rapport constate l’inégalité au regard de l’accès aux soins. Jacques Chirac est-il le seul responsable de la promesse non tenue de la réduction de la fracture sociale, s’il est vrai que son programme fut au moins partielement écrit par Nicolas Sarkozy et François Fillon ? Enfin, si une bonne part des propositions de l’UMP sont intéressantes et que globalement leurs orientations vont dans le bon sens (eh oui, il va falloir se bouger, le travail c’est la santé !), il y a la personnalité de Sarkozy qui trouble. Bien sûr, il ne s’agit que de celle que les médias nous renvoient. Mais curieusement, le candidat (et avant lui, le ministre de l’intérieur) n’a jamais cherché à la modifier. Il persiste et signe. Quand Elkabbach lui dit : « Des fois, il faut faire gaffe », on a l’impression qu’il ne comprend pas. Et il ne comprend pas parce qu’il n’écoute pas. Alors la politique, sans crier gare, revient. Et on comprend ce qui a pu l’éloigner d’un Chirac et dans une moindre mesure d’un Villepin. Sarkozy n’a pas le pouvoir du verbe, il a le verbe du pouvoir. Les mots précèdent les maux. La bavure, sur la dalle d’Argenteuil, doit être assumée en tant que telle. On ne lui reproche pas d’être humain et indigné, vis-à-vis de la douleur d’une mère. Mais on ne peut donner comme consigne aux forces de l’ordre de « nettoyer la racaille au karcher ». Ce langage déplacé a mis les forces de l’ordre dont la mission est de prévenir, contenir, maîtriser, protéger y compris par la force, dans une situation où elles deviennent la cible. C’est une faute sanctionnable qui lui aurait valu dans un autre contexte d’être « appelé à d’autres fonctions ». L’erreur est humaine et Nicolas Sarkozy découvrait la misère de la violence. Or, il ne veut rien changer à son discours. Non pas parce qu’il pense avoir raison, mais parce qu’il craint de perdre un peu de son crédit ou de son aura auprès de ceux dont il pense aujourd’hui avoir besoin. En durcissant un discours dont le fond est erroné, il creuse un écart entre le pays qu’il met en scène à travers sa communication et le pays réel qui le regarde à la télévision. Pouvons-nous lui remettre autant de pouvoir ?
François Fillon, Oui ! Nicolas Sarkozy, Non !
Ségolène Royal est la plus neuve des trois. La moins habile, nous fait-on croire. La moins préparée. La moins expérimentée. Celle qui doit encore faire ses preuves. C’est elle qui porte le plus d’aventure et d’interrogation. Celle qui a encore le plus de pages à écrire (ou à publier), la cohérence du « ce qu’il y a à faire » à conjuguer avec le possible du « avec qui le faire ». Elle est dans une logique où elle doit « violer » son parti comme l’ont fait tous les grands présidents (De Gaulle, F Mitterrand), où elle doit faire ce que font toutes les femmes en situation de compétition avec des hommes, x% et le reste en plus pour être considérée comme presque à leur égal. Elle a des idées, elle est en phase avec une grande partie de la population : elle doit apprendre la pédagogie dans la capacité à travailler le matériau des débats participatifs en terme d’attentes pour présenter des solutions crédibles à mettre en œuvre avec les mêmes relais. Elle aura à construire une majorité. Une bonne part de ses ennemis appartient à son parti. Ce fut le sort de Simone Veil et d’Edith Cresson qui, toutes les deux, la trouvent courageuse. L’absence de soutien dans son propre camp (que disent les présidents de Région, pourtant majoritairement à gauche ?), ne doit pas occulter le fait que l’Ump est le royaume du déchirement. L’unité de façade nous fera-t-il oublier l’entente cordiale Sarkozy-Villepin, Chirac-Balladur ? La lutte autour du poste de Premier Ministre dont la fonction, sans modification de la constitution, pourrait muter de maître d’œuvre vers animateur, laissera des traces. Et le premier ministre se satisfera-t-il, même par beau temps avec son président, d’un rôle d’exécutant de l’exécutif ?
Ainsi Ségolène Royal, qui propose sur le fond autre chose que ce que nous avons connu ces cinq dernières années et rêve sur la forme d’autres pratiques de la politique, paraît être la mieux placée pour incarner ce changement, cette rupture sans violence, dans la modernité, dont la France a besoin.
C’est mon choix ! A chacun de faire le sien !