Samedi 24 juin 2006

 

Elle avance à la rencontre du soleil 
légère   irrémédiable 
son ombre est découpée dans la douceur 
et dans la mort 
mais ses cheveux nagent dans la lumière 
et à l’envers des eaux  usées
elle remonte vers la pitié des hommes

Elle avance à la rencontre du soleil 
un vieux cerf-volant l’accompagne 
les gosses la suivent depuis la frontière

Elle marche à travers les ruines de son corps 
on manipule son ombre derrière elle
on torture sa mémoire 
mais elle se reconstitue

Personne ne croit à son histoire 
pourtant le sel ne ment pas 
simplement on ne veut plus de ses larmes  

 

Nous attendions un signe du soleil 
quelque chose qui nous dise :réveillez-vous
reprenez votre marche en avant

Nous avions étendu nos corps de sable 
au bord de la mer 
et nous écoutions son histoire incroyable  

Elle semblait venir de loin 
mais son accent  était si proche du nôtre
parfois sa voix même se confondait avec la nôtre

Elle nous demandait à peine de la croire 
peut-être même ce qu’elle aurait voulu 
c’est qu’on lui dise : 
Tais-toi ne nous arrache plus les yeux !

Mais non   nous n’en avons pas eu le courage

Peut-être aurait-elle voulu qu’on la tue 
pour que son corps reste à jamais 
statue muette devant la mer

Non je ne suis pas le vrai visage des hommes 
je ne suis que le reflet de leur haine
regardez ce qu’ils ont perdu 
dans mes yeux vous lirez leur peur 
que ma peur éloigne les bateaux du rivage 
que la vie jamais n’aborde à ces contrées !

Mais le plus souvent elle se taisait 
sa douleur nous était alors insupportable

La lune se voilait de noir
on entendait des cris terrifiants dans la mer 
d’immenses poulpes aux yeux rouges surgissaient 
et l’écume ensanglantait les vagues 
alors elle se réveillait en sursaut 

 

Parfois elle chantait avec une voix de petite fille 
n
ous ne la comprenions pas 
cela semblait une très ancienne chanson

dans le groupe le musicien avait dit 
c’est une mère 
Quel âge avait-elle ? 
nous ne nous étions même pas posé la question 
il nous suffisait 
c’était une mère 
certainement à cause de la chanson

Dans notre groupe il n’y avait pas de femme 
celle-ci était une exception 
mais il  nous semblait qu’elle était indispensable

Savait-elle ce qu’elle avait rejoint ?
Savions-nous nous autres
ce qui nous avait rejoint ? 

Notre mémoire était brûlée
un petit tas d’os et de pierres au soleil 
q
ue le sorcier tentait en vain de reconstituer

les hommes riaient
de le voir faire ses incantations 
elle l’aidait parfois 
à rassembler la mosaïque 
des souvenirs communs

Nous ne voulions plus nous attarder 
à notre passé 
il nous brûlait la peau 
ce signe du soleil devait nous apaiser 

nous n’avions pas envie de savoir 
cette femme savait des choses terribles
Nous avions été intelligents 
nous avions su maîtriser des forces 
mais nous nous étions conduits comme des bêtes

Le soir accroupie à côté du feu 
elle hurlait comme une louve 
et les loups répondaient
leurs cris me paraissaient presque humains

Dans le groupe j’étais le seul poète 
il y avait le musicien
et celui qu’on appelait le sorcier 
(il était diplômé d’un tas d’écoles) 
et des ouvriers des paysans des fonctionnaires 
des gens simples 
qui nous avaient choisis pour survivre 
qui nous avaient condamnés 
à témoigner 
ce que nous ne voulions pas 
ce que cette femme faisait 
tous les jours
devant nous

Un jour le sorcier à force 
de remuer les petits cailloux et les tas d’os de la mémoire
vit une image 
et il enferma cette image dans une boite

quand il nous la montra 
tout le monde reconnut une télévision
pas à la boite 
mais aux images

on se voyait dedans comme dans un miroir 
cela nous fit beaucoup de mal 
cela ne nous aidait pas 
le sorcier haussa les épaules 
il cherchait à recoller des morceaux 
c’est tout 
pas à faire mal

Il jeta la boite à la mer 
mais elle se débrouilla 
avant que la boite ne disparaisse 
à recueillir une ou deux images mouillées 
qu’elle mit à sécher sur le sable 

 

on y voyait un enfant 
et puis après c’était horrible 
personne ne pouvait regarder

mais elle souriait à l’image
elle ne voyait que l’enfant
elle lui souriait
avant de s’endormir 

 

Nous eûmes la visite de Dieu 
le sorcier s’entretint plus d’une heure avec lui 
puis Dieu passa lentement parmi nous 
en nous serrant la main  

 

les hommes restèrent indifférents 
aux cartes deux joueurs ne levèrent même pas la tête
quand il les salua

Il ne s’approcha pas d’elle 
mais il la regarda longtemps 
elle était nue 
elle contemplait le soleil  

 

il semblait désapprouver
le sorcier le raccompagna 
puis resta silencieux 
le reste de la soirée

 Elle attendait le signe du soleil 
le sorcier pensait qu’elle seule 
pourrait le déceler

 pour nous le signe
c’était quelque chose comme
un tremblement de tous les membres 
des perles de sueur sur le visage
un sang qui s’accélère 
enfin une idée qui nous aurait transpercé le cerveau

pour elle le signe 
c’était avant tout quelque chose qui calme 
une fin tranquille presque heureuse  

 

Pour la nourriture c’était simple
il nous suffisait de ramasser les poissons morts 
que rejetaient les vagues sur le rivage 
ils étaient empoisonnés
mais nous l’étions encore plus qu’eux 
et s’il y en avait eu un de vivant 
peut-être aurait-il représenté un danger pour nous

mais elle disait ne pouvoir manger 
que des poissons vivants 
aussi ne mangeait-elle presque rien 
quelques mouches qu’elle gobait à la volée 
en riant

les mouches survivent toujours 
on les voit partout sur les cadavres 
cadavre était un mot qui 
revenait souvent dans sa bouche  

 

Nous savions 
qu’il s’était passé des choses terribles 
mais nous ne pouvions dire quoi 
surtout nous ignorions 
si nous en avions été les acteurs
ou les victimes

c’est pourquoi le sorcier pensait 
que nous ne pourrions pas
voir le signe du soleil

Elle s’appelait Hélène 
c’est le nom que nous lui avions donné 
ça l’avait fait sourire 
parce que c’était le sien

elle était la seule à connaître son nom 
à y penser  je trouve qu’elle souriait souvent 
mais ce sourire ne chassait pas la douleur 
il la surmontait 
il flottait comme un reflet d’argent sur son visage 
puis semblait s’infiltrer à nouveau en elle
comme le ruisselet dans la terre

Alors vint le signe du soleil

nous n’y prîmes pas garde
mais un matin
chacun se leva et après s’être lentement habillé
dit « Au revoir »

le sorcier remit son costume
le musicien emporta son instrument
je rassemblai quelques papiers
et chacun s’en alla
pour revivre comme avant

Hélène avait disparu
l
e signe l’avait avalée

Avant de partir M Andréas le sorcier ricana
« Jusqu’à la prochaine fois »

 

 

par Bernard Gueit publié dans : poème
ajouter un commentaire commentaires (0)    créer un trackback recommander
Voir tous les articles

Recherche

Blog : Guides d'achat sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur avec TF1 Network - Signaler un abus