Quand survient un jour précis un événement d’intensité exceptionnelle, chacun, selon son âge, se souvient exactement comment il l’a appris, comment il l’a vécu. L’accident des 24 heures du Mans en 1955, la rupture du barrage de Fréjus en 59, les accords d’Evian mettant fin à la guerre d’Algérie en 62, la mort du président Pompidou en 74, la demi-finale de football perdue contre l’Allemagne en 1982, la catastrophe de Tchernobyl en 1986.
Un collègue disait ce matin : je m’en souviens, c’était le jour de mon mariage. Pour ma part, nous partions, mon épouse et moi à Venise. Marie-Laure était enceinte. Nous allions par le train avec changement à Milan. Parvenus à Milano Stazione, nous étions montés dans le rapide pour Venezia qui était bondé au départ. Dans le couloir, un peu hébétés, nous contemplions les lecteurs des journaux du jour qui titraient quelque chose à propos de la « nube ». Nous ne parlions pas italien, mais il y avait une atmosphère dans le train qui nous faisait penser qu’il s’était passé quelque chose de grave. Quand on arrive à Venise, lorsqu’on sort de la gare, qu’on descend quelques marches, la magie inonde vos yeux. Vous aurez beau l’avoir vue cent fois dans les films, à la pub de la télé, sur les documents des tour operators, la ville vous assène un coup de poing en plein coeur et vous vous inclinez devant l’émotion qu’elle vous porte. Nous n’avons pas échappé à la règle. Aussi, quand nous nous trouvâmes à bord du vaporetto sur le rialto à contempler les palais qui le bordent, nous avions déjà oublié la nube. Mais très vite, le quotidien nous rappela à l’ordre. Il n’y avait pas de tomate fraîche, ni de salade, ni, plus grave pour Marie-Laure, de lait frais, donc plus de cappuccino ! La ville est magnifique. Nous avons visité les palais dont celui des doges, nous plaisantions avec les gondoliers qui susurraient « gondola », nous sommes allés aux îles (Burano, Murano, et Tortelli), sommes passés devant l’île de San Michele, où est enterré le poète Erza Pound, l’auteur des Cantos, avons admiré au Palazzo Grassi l’exposition Futurismo et Futurismi dont le directeur artistique était Pontus Hulten (Directeur du Centre Pompidou), avons ignoré la « nube ». Près de l’usine, en Ukraine, c’était la mort et la terreur. Et en Europe, la peur, avec cette étrange exception française qui voulait faire croire (logique nucléaire oblige) que le nuage s’était arrêté à la frontière.
La catastrophe pose énormément de questions, dont celle de l’énergie nucléaire avec plusieurs niveaux de risques :
-celui de l’exploitation
-celui des déchets
Il nous appartient aussi de poser la question de l’indépendance énergétique : de qui acceptons-nous de dépendre et à quel niveau ? Sur le plan éthique, comment partager une ressource désormais rare, dont tout le monde a besoin, mais inégalement répartie dans le monde ? Et cette question renvoie à toutes les autres concernant l’eau, l’air, l’accès à la mer, les matières premières, Internet….
Mort à Venise. Sur la place Saint Marc, dans les cafés du XVIIIème, où tant d’hommes et de femmes illustres sont venus, Raphaële se développait dans le ventre de sa maman. Dans le monde entier, tout le monde n’aspire qu’au bonheur. Mais ce n’est pas si simple….
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