La galanterie voudrait que ce premier papier sur les poètes de
la Nuit
de la nouvelle poésie française au Mans le samedi 29 janvier 1983 soit consacré à Vénus KHOURY GHATA. Mais que la galanterie accepte qu’on désire garder le meilleur pour la fin, et l’étoile de Vénus ne se lèvera qu’au bout de la nuit. Je vais donc commencer par Gérard Noiret. (Le même que Philippe, moins les millions, disait-il) Je ne vous parlerai que du Gérard Noiret que j’ai rencontré cette journée et ce soir là. Très peu de temps, en fait. Depuis, il a fait beaucoup de chemin et si nous nous sommes recroisés (ce fut un animateur des 24 heures du livre, puis de la vingt-cinquième heure), nous avons peu collaboré ensuite. Ce dont je me souviens (bientôt un papier sur les souvenirs, depuis qu’en relisant l’étranger de Camus, je suis d’accord avec Meursault : « J’ai compris alors qu’un homme qui n’aurait vécu qu’un seul jour pourrait sans peine vivre cent ans dans une prison. Il aurait assez de souvenirs pour ne pas s’ennuyer. » Ce dont je me souviens, alors, c’est la rencontre avec une classe de Bellevue où Gérard, très tonique, très dynamique passionnait les élèves autour de la littérature. (Il était à l’époque Animateur au Service Municipal de la jeunesse à Bezons, dans les Yvelines.). Ce qui m’est resté dans l’esprit, aussi, et ô combien, on partage ça, c’était son trac de dire ses poèmes en public (cette émotion, cette peur –n’importe qui peut se lever et dire « arrête tes conneries – (Serge Pey), le fait qu’on s’expose entièrement, dans un acte qui n’a rien à voir avec un reality show-, mais qui est toujours à la limite de basculer. Le poète entre le sublime et le ridicule ! Et il ressentait ce trac d’autant plus fort que son activité militante pouvait l’amener à parler devant une foule sans trembler avec foi et conviction. Mais la poésie, c’est autre chose. Gérard nous avait un peu parlé de son histoire, qui joue un rôle important et structurant dans son itinéraire de poète et d’homme de lettres. C’est parce qu’il avait passé un concours de sténodactylo qu’on s’était rendu compte qu’il était bon en français. Son parcours, dans sa jeunesse, a été très lié à celui du parti communiste français et à ce que celui-ci a pu apporter en matière d’éducation populaire et de culture, aux jeunes issus des milieux ouvriers. C’est une histoire que je ne connaîs pas, mais c’est ce que j’ai cru comprendre. A l’époque, il était déjà critique à la quinzaine littéraire de Maurice Nadeau, qui est toujours là, à 95( ?) ans. LE PAIN AUX ALOUETTES doit être le premier recueil de Gérard Noiret, publié aux éditions Temps Actuels (146, rue du fg-Poissonnière 75010 Paris) dans la collection Petite Sirène. Il s’agit de livres de petit format, mais comme l’avait soufflé Vénus « grand par le cœur ». Cette collection avait déjà publié de très grands poètes comme Maïakovski, Yannis Ritsos, Tristan Tzara, Aragon, mais aussi Charles Dobzynski, Lionel Ray, Jean L’Anselme ou Jean Marcenac. C’est une très jolie collection de poésie. Et c’est un véritable honneur que d’y publier. C’était donc très bien et important pour Gérard. Le travail qu’il a commencé là (un peu comme les « prophéties » de Serge Pey) n’est pas un accident de parcours. On y trouve le sens qu’il veut donner à sa poésie, à la poésie. Le titre de la partie qui l’illustre le mieux est « Aux extrêmes du banal ». G Noiret partage avec ces héros de la vie quotidienne loin des sunlights, mais proches des lampadaires, des clôtures, des terrains vagues, des gares de banlieue et des transformateurs électriques, la fatigue et le côté le plus exténué de la parole. Mais il parle, ou plutôt il écrit en se colletant avec la syntaxe, avec laquelle il lui paraît indispensable de rompre politiquement, quitte à paraître parfois alambiqué, et il se bat et bat le briquet de la petite lumière qui luit dans le hall des HLM aux ampoules brisées. Sa dénonciation est intérieure : il témoigne en éreintant la langue, comme l’exploitation de l’homme par l’homme use jusqu’à la corde ceux qui, à la gare, comme les travailleurs de nuit "trouvent échoué leur paysage Ils boutonnent leur simili cuir mais à quoi attribuer l’interminable courant d’air sinon à la dépression créée par l’insomnie ? Les antennes sur les toits persistent : des nerfs arrêtés"
J’ai conservé le livre dédicacé : « Pour Bernard, cette marche d’un escalier que nous ferons monter, mais dont nous ignorons tout, ses détours, ses inclinaisons, les pas qui le hantent-Gérard »
LE PAIN AUX ALOUETTES
Temps Actuels 1982
ISBN 2-201-01572-4
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