Dimanche 19 février 2006

Il est probable qu’en ces temps de préparation des élections présidentielles, chacune des écuries des présidentiables va vouloir affirmer sa différence, en particulier sa volonté de changement. Le marketing politique qui sous-tend les campagnes de publicité électorale (par pitié, plus de ces clips niais et ringards de la désastreuse campagne de 2002) conseille au candidat de se « démarquer » au maximum de ses rivaux de la même marque et d’aller piétiner les plates-bandes de la concurrence. Par exemple (mais il ne s’agit que d’un exemple), l’équipe Sarkozy/Fillon doit à tout prix montrer qu’elle n’a plus rien à voir avec le tandem Villepin/Chirac tout en allant chasser sur les territoires de l’extrême droite comme il conviendra aux candidats socialistes de se radicaliser les uns par rapport aux autres, tout en allant piocher, qui à l’extrême gauche, qui du côté du centre-gauche, l’idéal étant bien sûr-sacrée gageure-de parvenir à faire les deux à la fois !

Tous les candidats sont soumis à cette tyrannie de l’identification dans la vitrine politique qui les fait ressembler à des produits qu’on lance sur le marché électoral (cf : la difficulté qu’a le centre à percer dans le paysage médiatico-politique). La grande cérémonie démocratique de l’élection du Président de la République au suffrage universel -j’entends encore la voix majestueuse de De Gaulle à la télé : « Si la mort ou la maladie interrompaient mon septennat avant son terme, le Président de la République serait élu au suffrage universel »-est précédée d’un battage publicitaire souvent peu lisible et peu convaincant. Qu’on ne s’y trompe pas : je trouverais très injuste qu’on fasse ce reproche aux seuls politiques qui sont noyés dans cet univers médiatique dont ils jouent bien sûr, mais dont ils sont malheureusement et beaucoup plus souvent qu’à leur tour les victimes. Mais soyons lucide et prenons, avec humour et modestie, mais à notre compte, le bel adage latin : « castigat ridendo mores : il corrige les mœurs en riant ».

En prenant l’exemple de MM Sarkozy/Fillon qui ont fait le choix marketing, sans doute bien étudié, de la rupture, examinons quels en sont les risques pour eux.

Premier risque : celui de la crédibilité. Le mot « rupture » appartient à un vocabulaire plutôt révolutionnaire. Il évoque le changement radical, sans concession, tournant résolument et violemment le dos à un passé honni, pour faire confiance à un avenir radieux. Si l’image de Nicolas Sarkozy peut paraître encore s’accommoder d’une posture de rupture (son caractère bouillant et bouillonnant, son art de la provocation maîtrisée, son langage moins policé (un comble !), celle de son conseiller politique François Fillon est à contre-emploi. F Fillon n’est pas un révolutionnaire ou alors il cache bien son jeu. Pour ceux qui le connaissent ou qui l’ont approché-ils sont nombreux dans notre secteur-c’est un homme de conviction, mais aussi de persuasion et de pédagogie. La méthode Fillon, c’est une concertation très large et c’est un compromis politique permettant d’avancer aussi loin que possible, sans aller à la faute, compte tenu de la situation objective et de la maturité des esprits. En plus, se garder la possibilité de pousser éventuellement plus loin, ou d’ajuster, après observation des résultats de la mise en œuvre. (Notion de rendez-vous, par exemple, dans le dossier des retraites). Accroché à l’ancien ministre des affaires sociales, la pancarte « rupture » ternit en retour son action dans le gouvernement précédent. Car alors quoi ? Il n’a pas eu le courage d’aller plus loin ? MM Chirac et Villepin l’en auraient empêché ? Ou alors, animé d’un pur cynisme, il n’aurait sauvé la retraite par répartition que pour mieux ensuite du passé faire table rase et, qui sait, remettre définitivement en cause la gestion de nos retraites ? Et, on voit surgir, à travers ce discours de panique, le deuxième risque : la peur !

Les Français veulent du changement, les Français ont peur du changement. La stratégie de rupture ne dépasse pas cette contradiction. Elle n’attise que le deuxième moment de la phrase et peut pousser les électeurs dans les bras de ceux qui vont afficher à droite un conservatisme social et à gauche jureront : « pas touche aux avantages sociaux ! »

Malgré ces écueils, imaginons que le tandem se retrouve au pouvoir (Nicolas à l’Elysée, François à Matignon). Les Français veulent de la rupture, les Français veulent du changement. (Ça ne veut pas dire qu’ils aient moins peur du changement). Alors il faut bien la mettre en œuvre cette rupture : dans quels domaines ? Celui de la politique étrangère ? Certes non ! Celui de la politique monétaire ? Ce n’est plus de la compétence de l’Etat. Celui du choix du taux de TVA ? Il faut décider à 25 et  à l’unanimité (petits farceurs de Français qui ont dit non à la constitution européenne). La politique agricole ? No comment. La politique économique ? Essayons, mais quelles sont les marges de manœuvre ? Il y a une législation européenne, il y a la mondialisation, les institutions de régulation du commerce, bref nous nous rendons compte que nous ne sommes pas seuls. On ne peut donc décréter la rupture alors que la politique de la France devra en permanence composer avec ses partenaires, avec une réglementation que nous avons acceptée, avec un libéralisme que M Sarkozy appelle de ses vœux, mais qui induit de fait, un certain retrait de l’Etat, et aussi du politique.

Alors que va-t-il rester pour illustrer cette rupture ? Le domaine social : mais c’est précisément là que le changement, nécessaire, est le plus difficile à mener, où il faut faire preuve de pédagogie, en se rappelant que si la rue ne gouverne pas, on ne gouverne pas contre la rue !

Prise dans la tenaille entre les contraintes du contexte mondial et la cristallisation de la résistance sur le « modèle social », la stratégie de rupture deviendrait alors « visiblement ce qu’elle était essentiellement », un leurre de marketing électoral, impuissant à l’action !

 

Mais alors que faire ?

(D’abord, peut-être vos réactions, et…la suite au prochain numéro !)

 

par castigat ridendo mores publié dans : journal d'un élu de campagne
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