Suite du commentaire de Mme Tillard, pour un projet (?) de thèse sur ce poème édité par Traumfabrik (la petite fabrique de rêves)
Les vers sont donc libres, non rimés, hétérométriques mais avec une amplitude assez faible (5 à 10 syllabes) et une forte prédominance d’octo- et ennéasyllabes.
L’impression de régularité est renforcée par la répétition des mêmes mots, notamment l’anaphore de « ils ». On a bien affaire à une litanie, tentation permanente de la poésie contemporaine, de Liberté d’Eluard à la poésie sonore.
Toujours décrits à travers leurs actions, jamais nommés, « ils » est un personnage collectif, tantôt dénoncé, tantôt célébré, toujours ambigu.
La dénonciation occupe une quarantaine de vers environ. Que reproche-t-on à « ils » ? Ils ne savent pas vivre : « ils ne sauront pas où ils vont » (v. 4) ; « ils ne respirent pas » (v. 14) ; « ils tuent le temps » (v. 15) ; « ils vivent les yeux fermés / à portée de voix de la mort » (v. 23-24) ; « que font-ils de leurs corps ? » (v. 67) ; « ils inventent la douleur » (v. 68) ; « ils meurent de vivre / et vivent de mourir » (v. 73-74)…
Leur vénalité, leur cupidité choque : « ils fabriquent leur argent » (v. 21) ; « ils vendent leur sang » (v. 27) ; « ils brillent sans partager » (v. 72) ; « ils cumulent l’or et l’argent » (v. 106) ; « ils se vendent au temps qui passe » (v. 110).
Ils vivent avec la nature des relations violentes et sans harmonie : « ils tutoient l’enfer », « ils saignent le soleil »(v. 17) ; « leur ciel est une bombe »(v. 22) ; « ils assassinent le soleil et la lune » (v. 45) ; « la pluie dévaste leurs trottoirs » (v. 93) ; « ils éteignent le feu des abeilles » (v. 107), « ils crèvent les yeux des cigognes[1] » (v. 111) « ils fanent la lumière » (v. 125) ; Les relations entre hommes ne valent guère mieux : « aimer les condamne » (v. 18), « ils sacrifient leurs filles » (v. 25) ; « on les renvoie méchamment à leurs rêves » (v. 79), « ils s’applaudissent comme des poupées » (v. 97), « ils ne se parlent pas d’homme à homme » (v. 119), « ils portent les armes de la croix » (v. 120), « ils se lancent des couteaux » (v. 123) .
Enfin, sont-ils bourreaux ou victimes ? « ils couchent avec la peur » (v. 20), « ils sacrifient leurs filles » (v. 25), « ils boivent l’alcool de la dictature » (v. 46), « ils anoblissent les pouvoirs / ils se recueillent devant la force » (v. 87-88), « ils se taisent devant les horreurs » (v. 94)…
On pourrait penser à une dénonciation sans concession des hommes d’aujourd’hui, enfermés dans leur solitude et leur égoïsme, lâches devant la violence et violents avec les faibles ; mais la célébration, qui occupe une soixantaine de vers - un peu plus, donc, que la dénonciation - répond presque terme à terme à chacun de ces propos.
Ils savent vivre : « ils épousent les villes nouvelles » (v. 11) : « ils composent des voiles dans le vent » (v. 40) ; « ils approchent les mystères du jour »(v. 75) « leur âme est un dessin d’enfant » (v. 76) ; « ils échangent leurs corps à la nuit » (v. 95), « ils dorent les clés de l’avenir » (v. 113) ; ils sont généreux : « ils cultivent l’amour en fleurs », « ils arrosent le rire » (v. 124), « ils sèment l’enfance et le blé » (v. 127) ; ils résistent à l’oppression : « ils se battent contre des géants » (v. 44), « les drapeaux noirs déchirent leur cœur » (v. 52) .
Ils vivent dans une harmonie cosmique avec la nature : « ils inspirent les vagues de la mer », « leurs chevaux nagent dans les étoiles », « leur lumière est cohérente », « leur ciel est submergé d’étoiles », « la mer et la mémoire communiquent / leurs aurores ressuscitées » (v. 60-61), « ils se souviennent des rivières » (v. 99), « ils auraient su traduire les fleuves » (v. 118), et un long passage ininterrompu, des vers 127 à 147.
Ces « ils » seraient donc à la fois des êtres mécaniques, inconscients d’eux-mêmes, et des sortes de démiurges créant le monde ? Des êtres d’amour et de mémoire, et des bourreaux ? Mais s’agit-il bien d’une image de l’humanité ?
La fin du poème complique encore cette identification, car si l’on pouvait songer à un portrait de l’humanité entière - dont le poète, qui regarde de très loin ou de très haut, s’exclurait - le « nous » qui apparaît dans les derniers vers contredit cette interprétation :
« Ils crient avec leurs voix de feu
Aspirant le ciel de l'Été
Le grand silence pourrissant de nos
banlieues de liane
La forêt équatoriale
qui ne retombent pas
Il vivent l'espace d'un voyage
Comme nous tous
Comme la libellule L'éternité leur vient avec le temps. »
Vers 150-161Et ils lancent vers le ciel des planètes
Et l'éphémère qui s'ennuient à mourir
Le vers 158 est sans ambiguïté : « comme nous tous » suppose que l’on a isolé un groupe qui s’oppose à la communauté des hommes, et que l’on contemple de loin, avec des sentiments de crainte, de désapprobation parfois, d’admiration souvent. Rien dans le poème ne permet de lever cette incertitude, qui débouche sur une autre question, plus troublante encore : qui sommes-nous ?
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