Mardi 20 décembre 2005

Chapitre 5

Comment on devient poète ?

 

Fin d’un début et début d'une fin

 

La rentrée scolaire à l’automne 68 fut morose. Je rentrais en terminale, en lettres, j’avais abandonné les études scientifiques, notre groupe n’existait plus en tant que tel, mais chacun conservait ses réseaux d’amitié.

 

A partir de là, (mais c’était sans doute déjà vrai pour les chapitres précédents) il m’est assez difficile de tenir une chronologie des événements. Car, même avec les points de repère que sont les jalons sociaux (année scolaire) ou personnels, dans la formation d’une personne, il faut tenir compte de l’empilement et de la simultanéité de tout ce qui à l’époque surgissait de toutes parts au moins pour quelqu’un de curieux qui aurait tant voulu en faire une synthèse ! Mais il me fallut beaucoup de temps pour admettre que seule la poésie pourrait peut-être faire cette synthèse en mettant en vibration sur la même fréquence et le moi personnel, et l’inconscient, et la société en mouvement, et le cosmos plus l’idée que nous nous faisons de tout ça.

 

Un peu beaucoup pour un jeune homme qui allait avoir 17 ans.

 

Entre la théorie du spectacle de Guy Debord, les mouvements hippies, la beat génération, le free jazz, la philosophie, les penseurs anarchistes comme Bakounine ou Elisée Reclus, les livres qu’il convenait de lire (Baccalauréat oblige), Lautréamont, la musique pop, il y avait de quoi s’occuper assez bien l’esprit.

Mais, en 69 (je crois bien que c’est en 69) survint en France un événement très important pour la poésie. Il s’agit de la parution de la revue « poésie 1 » qui proposait la poésie à 1 franc.

 

Très diffèrent de ce qui se faisait à cette époque là, Poésie 1 n’hésitait pas à ouvrir ses pages à la publicité. Le premier numéro fut, je crois consacré à Jean Cocteau, poète que j’aimais et que j’aime toujours. Le numéro 3 s’ouvrit à la nouvelle poésie française. Parmi ces poètes que publia alors Poésie 1, certains m’ont définitivement marqué.

Je pense notamment à Daniel Biga, poète niçois et à  Franck Venaille. Je ne pense pas que Pierre Tilman figurait dans ce numéro, mais j’avais eu l’occasion de le rencontrer et je le revis plus tard.

 

Cette poésie a été appelée parfois « réalisme » ou « néo-réalisme », peu importe. Ce qui est sûr c’est que la vie moderne, la vie quotidienne faisait irruption dans la poésie. Et curieusement, c’est ce que j’appréciais chez Jean Cocteau capable de mettre en scène le mythe ancien dans des situations d’aujourd’hui. (Appeler un ange « Heurtebise » du nom d’une marque d’ascenseur est très poétique !).

Cette poésie était parfois sombre, violente, avec des  phrases syncopées, où l’humour féroce, comme la politesse du désespoir, était souvent présent. C’était une poésie du rythme, urbaine, jeune, qui cherchait une nouvelle esthétique, et qui faisait jaillir des images derrière les affiches publicitaires, et faisait voir la chair de l’humain qui saignait sous cette « crucifixion en rose »  du bonheur assuré.

Je n’en parle pas très bien de ces poètes, mais lisez-les : on y trouve toute la lucidité du « roman anonyme de la fin du 20ème siècle » et de ce siècle aussi.

Plus tard, sans doute, après le bac, après que l’homme eut marché sur la lune et que j’eusse vendu en Avignon des photos des spectacles de Béjart sur la place de l’horloge, après les lectures de Joyce, du voyage au bout de la nuit,  je m’étais rapproché de l’esthétique de ces poètes modernes.

Dans la revue Chorus qu’ils publiaient,  beaucoup de choses sonnaient juste.

Cette revue faisait une large part aux peintres comme Peter Klasen, Louis Pons, Jean-Pierre Raynaud, pus tard Ben, Erik Dietmann, Jean-Pierre Le Boulch’. (Pierre Tilman s’occupe encore beaucoup de peinture)

Serge Plagnol, un ancien de la mansarde, artiste peintre (et quel peintre !) me remit en contact avec Pierre Tilman, poète toulonnais que nous avions croisé en 68. (il avait fait des bœufs au saxo avec mon frère)

Avec Serge, on avait préparé un recueil qu’il avait illustré.

Mes poèmes furent publiés dans Chorus, je crois le numéro 4.

Je n’ai pas mesuré cette chance car j’étais encore assez naïf pour croire que le talent ne pouvait qu’être reconnu !

 

Nous étions par ailleurs en plein débat sur les relations entre l’art et la société : quel rôle l’art pouvait-il jouer ? Pouvait-il être libérateur quand tout nous  laissait croire qu’il n’arriverait pas à dépasser le rôle de faire-valoir, d’alibi intellectuel, de conscience à deux sous, de donneur de sens d’une société qui n’en avait plus beaucoup ?

 

L’art était-il devenu ce que Hegel disait de la philosophie, qu’elle arrive toujours trop tard (« La chouette de Minerve ne prend son vol qu’au déclin de la nuit ») et ne pourrait-il être qu’apologétique ?

 

Lorsque je suis allé voir l’exposition Dada au centre Beaubourg en novembre 2005, je me suis (re)rendu compte à quel point l’horreur de la guerre de 14 avait définitivement installé dans les esprits cette révolte contre l’art et la culture « ancienne » incapables d’empêcher cette abomination humaine.

 

Ce cri contre l’homme et contre Dieu (comment peut-on permettre des choses pareilles ?) n’achève cependant pas l’histoire de l’art et de l’homme : il continue. Et de nouveau, il crée, et de nouveau il s’écarte des modèles, comme si par respect pour tous ceux qui l’avaient  précédé, il devait humblement faire son apprentissage, comme s’il repartait à zéro, avec eux ,  en utilisant de nouvelles méthodes, de nouvelles techniques,de nouvelles technologies, mais en suivant sa pente unique, qui alors le ramènera vers eux.       

 

(La suite au prochain numéro !)  

 

par Bernard Gueit publié dans : journal d'un élu de campagne
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