Samedi 17 décembre 2005

Comment on devient poète ?

 

Chapitre 4 (2ème partie)

« Paradise now !»

 

Les artistes de la mansarde vécurent chacun Mai 68 à leur façon. C’était évidemment de grandes vacances, mais l’intérêt des uns et des autres pour le mouvement différait selon leur sensibilité, ne parlons pas de conscience politique. A côté de ceux qui profitaient de cette « soudaine interruption de l’image », mon frère par exemple jouait sur sa clarinette huit heures par jour, à fond, il y avait ceux qui avaient suivi à la radio (la télé était en grève) les manifestations parisiennes, ceux qui essayaient de se tenir au courant à travers les journaux qui circulaient, ceux qui assistaient ou participaient aux débats (« je ne suis pas d’accord avec toi, Camarade ! »), dans une agitation et un tourbillon d’idées et de mots qu’on a du mal à imaginer aujourd’hui ! La parole supplantait les média et même si l’utopie, les raccourcis et contresens historiques étaient invités à la fête, la pensée, la discussion, le tâtonnement de l’homme était à l’œuvre, ce qui prouvait que l’homme était debout !

 

Les grandes grèves eurent aussi un effet inattendu sur notre petit groupe : des artistes  toulonnais « montés » à Paris, avaient traversé la France coupée en deux  et rejoint le pays natal. Et ils retrouvèrent naturellement le « Nep ». Pierre Tilman, de la revue chorus, Raymond Boni et sa guitare gitane de jazz, Jean-pierre Le boulch’, peintre pop-art,  et d’autres intellos, libraire, plus ou moins révolutionnaires, tous libertaires nous apportèrent des idées nouvelles.

 

La plus forte, la plus en rupture par rapport à notre première vision de l’art, fut  la découverte du « free jazz » et de son univers lyrique, déstructuré, parfois violent.

Nous découvrîmes pêle-mêle Ornette Coleman, John Coltrane, Archie Shepp, Cecil Taylor, et cela cassait beaucoup de nos valeurs esthétiques, car sur ce plan là, somme toute, malgré une certaine audace dans notre recherche, nous étions restés assez classiques.

 

La violence parfois désespérée de cette musique improvisée collait aussi à l’époque : il y avait là de la révolte et si la situation des noirs américains n’était pas comparable à celle des étudiants français,  on pouvait cependant relier toutes les consciences par un unique fil : ce monde peut mieux faire !

Il y avait parfois des fêtes le soir à Saint Mandrier. La joyeuse bande du Nep s’y retrouvait pour des concerts improvisés de « free ».

 

Cet été 68, le Living Theater de Julian Beck devait jouer « paradise now » au festival d’Avignon. Le spectacle fut interdit en raison de l’atteinte aux bonnes mœurs (certains acteurs étaient nus) et surtout parce qu’il critiquait les valeurs de la société américaine et bien sûr la guerre au vietnam.

Châteauvallon eut la bonne idée de les accueillir : le Living annonça qu’il jouerait « Antigone » et au dernier moment choisit de représenter gratuitement la pièce interdite.

 

Nous fûmes plusieurs de la mansarde à assister à ce spectacle fondateur de Châteauvallon et qui reste peut-être un record d’audience.

 

Les acteurs allaient vers le public avec des phrases qu’ils répétaient  successivement, puis en chœur et qui se terminaient par des cris. Contre l’argent, contre la guerre, contre le travail aliénant et pour la paix et pour l’amour : paradise now !

 

Dans le nuit tiède, sur les marches du théâtre en pierre d’où on voyait la mer, au milieu de cette foule amicale d’où émergeaient les corps hiératiques des acteurs,  « Paradise now » devenait une réalité ».

 

   

(La suite au prochain numéro !)   

 

 

par Bernard Gueit publié dans : journal d'un élu de campagne
ajouter un commentaire commentaires (1)    créer un trackback recommander
Voir tous les articles

Recherche

Blog : Cinéma sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur avec TF1 Network - Signaler un abus