Mardi 6 décembre 2005

Comment on devient poète ?

 Chapitre 4 (1ère partie)

« La poésie doit avoir pour but la vérité pratique »

 

 

 

Mai 68 nous submergea. Depuis que le groupe s’était étoffé et que les relations d’Eric avec ses parents s’étaient un peu tendues, nous n’avions plus de local. Il avait été décidé dans un premier temps d’établir le QG dans un café du port (il était entendu que les « artistes » se rencontraient dans les cafés, comme à Montmartre, à Montparnasse ou à Saint-Germain). Le hasard, mais -existe-t-il vraiment un hasard- voulut que nous choisissions  le Neptunia, un des premiers cafés sur la quai, au patron rigolard, et peuplé d’étranges personnages.

Jeannot, le patron, se demandait lui-même pourquoi tous les « jobards » s’étaient donné rendez-vous chez lui. C’était un fan de football et il supportait l’OM. Que ce soit à l’époque de Skoblar et Magnusson, puis de celle de Paulo Cesar et Jairzinho, il rejouait derrière le bar les moments forts des bleus et blancs et il virevoltait  à la brésilienne avant de crier « Goal !!!!!!! »

Certaines de ses maximes sont restées célèbres comme  « 50 pastis par jour, qu’est-ce que c’est pour un homme qui travaille ? »  ou « tu veux faire de la politique ? Dis-toi bien que tu ne pourras pas rester propre ! » et encore « En ce moment, il vaut mieux travailler à la sorbe (à l’arsenal, le sorbier est un arbre qui ne travaille pas)  qu’être diplomate : soit tu te fais arrêter avec la valise pleine de haschich, soit tu te fais enlever par les tupamaros ! »

Le juke-box était plein de disques de jazz (Art Blakey, Charlie Parker), il y avait quelques trafiquants d’armes, des escrocs, des fous de jazz dont un qui s’habillait à la mode « hip » (versus square) des USA, quelqu’un qui avait vu 27 fois West side story et qui entrait en dansant, des joueurs de rugby, des artistes peintres, des gens qu’on n’a jamais vus travailler et qui trouvaient que vivre c’était déjà pas mal, d’excellents musiciens qu’on retrouve dans les festivals, des gens qui vivaient sur des bateaux, des voyageurs, et d’autres un peu maigres qui déclaraient énigmatiquement qu’ils avaient connu des hivers torrides dus à des avalanches de blanche, des poètes , des retraités, des joueurs de cartes au vu et au su de tous…et nous.

Mai 68, le Rugby Club Toulonnais était en finale du championnat de France. La ville était pavoisée de drapeaux rouges et noirs, couleurs du club.(le rouge pour naître à Barcelone, le noir pour mourir à Paris, chantait Ferré). D’immenses manifestations rassemblaient les ouvriers venus à pied de la Seyne sur Mer en passant par l’Escaillon,  Lagoubran, Le Pont du Las, ceux de Toulon, de l’Arsenal et les fonctionnaires des finances, des postes et les cheminots, les gars de l’équipement, les filles de l’Hôpital, et les lycéens, tout ce flot de drapeaux rouges, où seuls quelques « noirs » lycéens émergeaient,  se dirigeait vers la place de la Liberté  où devait se tenir le meeting unitaire et démocratique.

Devant la foule qui retenait son souffle à l’aplomb du soleil de midi, le leader CGT prenait pour la nième  fois la parole : « Camarades ! Je viens vous apporter le soutien de la fédération des Bouches du Rhône ! Après le succès de cette grande manifestation, rentrez calmement chez vous, Camarades, Bon appétit ! ». Le speaker, à regret, alors que les jeunes massés devant l’estrade poussaient leur représentant vers le micro bureaucratique, déclarait : »Mais avant, nous allons passer la parole au camarade lycéen ! ».

A ce moment, je n’avais pas de conscience politique : mais il n’en fallait pas beaucoup pour comprendre ce qui se passait. Visiblement, les camarades lycéens n’étaient pas sur la même longueur d’ondes que leurs glorieux et costauds aînés. Et quand on est jeune et qu’on n’a que les mots, le camarade lycéen, sans doute -parce que j’ai connu Renaud après- issu des comités Vietnam qui fleurissaient partout et appartenant à une des innombrables nuances trotskystes qu formaient l’arc en ciel des supporters de Cuba Libre et du Che, ne chercha pas à faire dans la dentelle : il dénonça pêle-mêle les américains, les profs, les bureaucrates de la CGT , quelques factions trotskystes hostiles, mais réussit cependant, là où ses prédécesseurs avaient échoué, à passer le message qu’il ne fallait pas se démobiliser. C’est le seul discours que les révoltés de 68 pouvaient comprendre et c’était évidemment celui que combattaient ceux que le mouvement dépassait, non seulement par son ampleur, mais surtout par ce qu’il portait de remise en cause des règles du jeu de la lutte des classes.

Paradoxalement, c’est en allant rechercher des éléments désuets du passé (Lénine, Staline pour les maoïstes, trotsky, la théorie des conseils ouvriers, les vieux principes de l’anarchie) qu’on critiquait le mieux cette société de consommation  qui venait à peine de s’installer et dont les étudiants les plus lucides avaient compris qu’ils en seraient les faire-valoir, au service de puissances qui échapperaient désormais à la société  civile et politique.

La finale du championnat de France de Rugby opposant Toulon et Lourdes, à Toulouse, fut retardée.

Mais elle eut lieu. A l’issue d’un combat valeureux et émouvant, qui se solda par un match nul après prolongation de 9 à 9, la victoire fut attribuée au FC Lourdes (une très grande équipe) au bénéfice des essais. Avec Aldo Gruarin, pilier toulonnais de l’équipe de France, nous regrettâmes longtemps « cette mêlée aux cinq mètres lourdais, je sentais derrière moi la formidable poussée de Jean-Pierre (Mouysset) et d’André (Herrero) ». Mais comme l’avait dit Rosa Luxembourg, lors du soulèvement des spartakistes en Allemagne en 1919, il y a des victoires qui sont des défaites et des défaites qui sont des victoires. Cette défaite là sonnait déjà dans nos têtes comme l’avant goût d’un reflux que nous ne pouvions imaginer.

La suite au prochain numéro !

par bernard gueit publié dans : journal d'un élu de campagne
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