Comment on devient poète ?
Chapitre 3
Châteauvallon
A cette époque (année scolaire 1967/1968), le site culturel de Châteauvallon, à Ollioules près de Toulon était un projet en cours de réalisation par ses deux fondateurs Henri Komatis et Gérard Paquet. Gérard Paquet était professeur d’anglais, chez les « révérends pères marxistes » (voir article précédent). Est-ce en raison de cela, ou par autre motif, nous nous y rendions souvent le dimanche, à pied (quelques kilomètres depuis le centre de Toulon). Certains, dont je ne faisais pas partie, aidaient à porter les pierres pour construire le théâtre grec dont le fond s’ouvrait sur la rade de Toulon. On devait nous trouver sympathiques, et l’esprit du lieu qui se voulait accueillant pour les artistes, avec des projets de résidence, nous inspirait.
Toujours est-il que fut négociée, gratuitement dans ce lieu, l’organisation de la première manifestation artistique de la mansarde. Le groupe s’était étoffé. Il y avait là suffisamment de peintres, poètes, photographes et musiciens pour se lancer dans l’aventure.
Moyenne d’âge, moins de 18 ans à une époque où la majorité était à 21. Il me semble que sur le plan pratique, les responsables de Châteauvallon s’étaient un peu inquiétés de notre situation juridique. Peut-être même que le mot « assurance » avait été prononcé, étrange vocable qui n’avait provoqué aucune résonance chez les « artistes » membres de la mansarde.
Avec le recul, c’est assez amusant de constater que bon nombre de ces touts jeunes « créateurs » ont fait une carrière professionnelle ou au moins, ont fait un peu plus que du simple amateurisme. (je pense à Serge Plagnol , à Alain Gambin, à mon frère Yves). Il arrive quelquefois, qu’une génération se retrouve, comme s’ils s’étaient tous attendus et donné le mot.
La manifestation artistique eut lieu en avril 68, pendant les vacances de Pâques. Châteauvallon avait bien fait les choses : un vrai vernissage et le soir, dans la salle de la partie Château en restauration, musiciens et poètes avaient joué et déclamé.
C’était une émotion très forte, car entre nous, nous ne connaissions pas tout ce qu’écrivaient les autres et il est plus dur de dire ses textes devant des gens qu’on connaît que devant des inconnus. Ainsi, c’est toi qui écris ça ! A côté, le blog, ce n’est rien du tout. Un poète qui dit ou qui publie se met en jeu : c’est une lettre d’amour qu’on écrit à tout le monde, et c’est un secret qu’on dit à l’oreille de chacun. Comment ne pas parler plus haut que soi, comment faire que ce murmure si personnel, puisse un moment rejoindre le lit universel des hommes ?
Quelque chose nous avait aidés. Nous connaissions un gitan musicien qui jouait toute la journée sur le carré du port en regardant la mer. Il ne faisait pas la manche, ne réclamait pas d’argent. Il jouait. Chez les gitans, jouer c’est une fonction, on ne lui demandait rien d’autre et il rentrait le soir chez les gitans pour dîner et dormir et jouer encore un peu.
On lui avait proposé de venir jouer pour notre manifestation à Châteauvallon. Il avait accepté avec plaisir en nous demandant s’il pouvait amener un ou deux collègues ? Bien sûr !
Chez les gitans, les amis des amis sont des amis et ils étaient le soir aussi nombreux que nous !
Mais leur tranquille assurance, leur joie d’être avec nous, leur sens de la musique (ils s’adaptaient à tout), leur écoute, leur respect nous donnèrent une totale confiance. Pour la petite histoire, et il n’y a peut-être pas de lien, Châteauvallon a organisé pendant plusieurs années une fête gitane, dont nous fûmes, par hasard, les initiateurs.
La fête dura longtemps et, pour ceux que leur jeunesse n’avait pas encore prévenus de la traîtrise de certains mélanges, s’acheva dans une certaine confusion.
Qu’importe, même si le temps enjolive sans doute ce récit, c’était nos débuts et un vrai début. Oui, l’art allait sauver le monde !
Le lendemain matin, je partais à côté de Grenoble donner un coup de main à une équipe de chantier bénévole qui oeuvrait à insonoriser un réfectoire. Compte tenu de mon savoir faire de bricoleur, je ne participais pas à grand-chose, sauf à leur donner le moral. Le stage se termina par une fondue savoyarde et ce fut ma première cuite (légère)
En même temps, ce que nous avions fait à Châteauvallon paraissait tellement irréel, éloigné des habituels centres d’intérêt de mes camarades que je me demandais bien si je pouvais en parler.
La poésie est un secret.
La suite au prochain numéro !
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