Mercredi 23 novembre 2005
Comment on devient poète ?
 
Chapitre 2
 La mansarde
 
Je me souviens de l’été 66 et d’Hélène, beaucoup moins de l’été 67.  A la rentrée, en 1ère à l’institution religieuse Sainte Marie,  « les révérends pères marxistes »,   ainsi que nous les appelions, eu égard à leur implantation à La Seyne sur Mer, fief communiste aux chantiers navals encore très actifs, j’avais le sentiment que le temps ne passerait jamais, et qu’une éternité d’ennui gisait devant moi, avant la liberté : car la liberté ne pouvait être qu’hors de cette école.
Il s’était passé quelque chose : j’écrivais, en secret bien sûr, et j’avais le sentiment que c’était quelque chose d’important. J’allais avoir 16 ans et bien sûr on écrit à cet âge là, des journaux intimes (il n’y avait pas de blog), des poèmes.
 
Je ne rimais pas, j’écrivais des choses tendues, un peu électriques, violentes qui ne cherchaient pas à faire sens, mais à montrer une énergie.
Je ne savais pas vraiment ce que cela voulait dire, mais c’était là, cela ne ressemblait à rien et il fallait bien  que je dise : « oui, c’est moi qui fait ça ».
 
Dans le même temps, nous fûmes entraînés dans une histoire étonnante pour notre jeune âge.
Qui avait commencé ? Eric ? Edmond ? Yves,  mon frère ?
Une décision collective des ces trois amis d’un an plus âgés que moi ? la décision était la suivante, nous allions créer à Toulon un groupe de peintres, poètes, musiciens, et autres artistes, sous le nom de la mansarde (Eric, disposait d’une chambre de bonne mansardée, au dessus de l’appartement de ses parents, rue Peiresc, en face du jardin), et ce groupe produirait des œuvres qui, en inondant la ville, mettrait la culture au centre de toutes les préoccupations, ce qui dans cette cité provinciale mariée à  la Marine, pouvait ressembler à une révolution.   
 
Un curé ami de la mission diocésaine rue Chalucet  voulut bien dupliquer sur sa ronéo catholique, apostolique et romaine le tract qui invitait tous les artistes à nous rejoindre. Sans plus attendre, nous l’avons distribué dans la rue, au « faciès », en essayant de repérer les personnes qui nous semblaient avoir toutes les qualités requises : en général, la veste de velours, les cheveux très longs, et la guitare constituaient des signes tout à fait favorables.
Tous les looks sortant de l’image traditionnelle telle que nous nous la représentions étaient également des candidats potentiels.
Cela a parfaitement fonctionné.
En moins de huit jours, le groupe était formé et les premières discussions sur l'art, la création commençaient à la mansarde !
 
Edmond peignait, Eric écrivait et affirmait ses ambitions (cet ami qui souffrit beaucoup dans sa vie et qui en fit souffrir aussi beaucoup, affichait des ambitions littéraires. A la fin de l’année, il décrochait 20 au bac à l’oral de Français. Il s’est peu à peu perdu dans la vie, dans l’alcool, dans la drogue, et dans ses difficultés d’aimer. Il s’est pendu dans un village de Provence), mon frère était musicien depuis longtemps déjà (il avait commencé à apprendre la musique avant de savoir lire) et d’autres nous avaient rejoints : deux frères peintres de la Seyne sur mer, des étudiants des beaux-arts, des lycéens peintres, un poète qui admirait Eluard, des voyageurs (à l’époque, la mode c’était de partir de Toulon en stop et d’aller le plus loin possible en Afrique) et moi, qui très timidement, disait : « j’écris » !
Cette année 67/68 fut une véritable année d’initiation. Fin 67, nous ne pressentions pas ce qui allait venir, mais tout, dans nos rêves, dans nos comportements, dans ce qui nous animait montrait déjà que nous étions passés de l’autre côté et que nous n’avions aucunement l’envie de revenir !
 
(La suite au prochain numéro !)     
par bernard gueit publié dans : journal d'un élu de campagne
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