Comment on devient poète ?
Chapitre 1
« C’est la faute à Baudelaire, c’est la faute à Cocteau. »
Le premier poète que j’ai vraiment aimé, c’est Charles Baudelaire. J’avais entre 15 et 16 ans. Je le trouvais moderne. Baudelaire est le premier poète urbain, le premier poète des villes.
Sa vie m’avait ému, sa révolte, ses démêlés avec sa famille, l’humiliation de sa mise sous tutelle (un génie, sous tutelle !), et sa poésie à l’image de sa vie, sans compromis, pleine d’odeurs et de sens et de sensualité. C’est un poète intelligent, critique d’art, de musique, traducteur d’Edgard Allan Poe, plein de révolte métaphysique, et déjà du et des siècles suivants. Il m’a fait sentir l’extraordinaire pouvoir d’expression de la poésie et définitivement comprendre, avec la censure des Fleurs du mal, que la poésie, ce n’était pas pour les enfants, mais qu’elle se pratiquait entre « adultes consentants ».
Le deuxième poète qui m’a beaucoup marqué, c’est Jean Cocteau. Par hasard, j’avais acheté "le cap de bonne espérance", dans la belle collection nrf Gallimard. J’avais encore du mal avec les textes du 20ème siècle. Le poème est dédié à Rolland Garros, aviateur, et sa mise en page est aérienne.
Il y avait une préface : Jean Cocteau et la guerre de 14 et tous ses compagnons morts lors d’un combat, lui seul rescapé, lui fantôme dans le monde. La poésie est aussi la langue des morts qui ne sont pas encore morts, un pont suspendu entre le royaume des morts et celui des vivants. Jean Cocteau mélangeait toujours les deux mondes, celui du quotidien, des restaurants, des pneumatiques, des ascenseurs et l’autre, plus léger, celui des anges comme l’ange Heurtebise (une marque d’ascenseur). Il laissait entrer aussi dans ses pièces, récits poèmes, films, des modèles de faits divers, en les transformant (la mort d’Isadora Duncan, son écharpe prise dans le moyeu de sa voiture). C’était fascinant.
Alors, je me mis à lire beaucoup de ses textes que j’allais chercher à la vieille bibliothèque de Toulon. Cocteau a écrit beaucoup sur la condition du poète car tout ce qu’il a fait, peintures, dessins, poteries, vitraux, décors, pièces, films, et poèmes, j’en oublie , tout a toujours été affaire de poésie, ce tour de cartes exécuté par l’âme, comme il disait.
Je n’ai jamais pris Jean Cocteau pour un dilettante, ou un poète superficiel. C’était un poète du mystère, des coïncidences et du hasard. En mélangeant les deux mondes, il nous faisait comprendre de quoi nous étions fait. Un petit tas de terre, un bout d’étoile fêlée au coin du front.
Mais ceci n’était encore rien à côté de ce que j’allais bientôt découvrir !
(la suite au prochain numéro !)
Commentaires